Pour survivre à sept ans d’isolement total, Pepe Mujica parlait aux fourmis. Cette capacité à trouver la vie dans le néant a défini toute son existence. De la lutte armée des Tupamaros à la présidence de l’Uruguay, il n’a jamais dévié : placer l’humain avant le profit. Ses réformes pionnières (cannabis, mariage pour tous) et son refus du faste officiel ne sont pas du folklore, mais l’aboutissement d’une conviction : la vraie richesse, c’est le « léger équipage ».
Plongée dans la vie de celui qui a fait de la sobriété la forme ultime de la révolution.
José Alberto Mujica Cordano, dit « Pepe », est l’une des figures les plus fascinantes de l’histoire contemporaine. Ancien chef guérillero, prisonnier politique durant 13 ans, puis président de l’Uruguay (2010-2015), il a traversé les époques avec une constance rare : celle de placer l’humain et la liberté au-dessus de tout.
Sa vie est un roman vrai, où la lutte armée côtoie la sagesse politique fondée sur la simplicité et l’empathie.
Dans les années 1960, l’Uruguay, s’enfonce dans une crise économique et sociale profonde. Les inégalités explosent et la répression politique s’intensifie. C’est dans ce contexte que Mujica, jeune homme issu d’une famille modeste, rejoint le Movimiento de Liberación Nacional (MLN), plus connu sous le nom de Tupamaros. Inspirés par la révolution cubaine et les luttes anti-impérialistes, les Tupamaros mènent une guérilla urbaine originale. Loin des maquis ruraux, ils opèrent en ville, réalisant des « expropriations » (braquages de banques et de camions blindés) pour financer leur mouvement et distribuer des vivres aux quartiers pauvres. Ils kidnappent des diplomates et des hommes d’affaires pour faire pression sur le gouvernement, allant jusqu’à occuper une ville entière pendant quelques jours.
Mujica devient rapidement l’un des lieutenants les plus actifs et les plus respectés du mouvement. Homme d’action, il participe à de nombreux coups d’éclat. Sa vie est alors une course poursuite avec la police : il est blessé par balles à plusieurs reprises et connaît l’arrestation et l’évasion à deux reprises. En 1971, il s’évade une première fois du pénitencier de haute sécurité de Punta Carretas par un tunnel creusé avec ses camarades, une opération spectaculaire qui marque les esprits.
En 1972, lors d’une fusillade avec la police, Mujica est gravement blessé et capturé. C’est le début d’une longue traversée de l’enfer. Avec l’instauration de la dictature militaire en 1973, les Tupamaros sont démantelés. Mujica et ses camarades sont déclarés « otages du régime » et non plus simples prisonniers de droit commun. Il passe alors 13 ans en détention, dont une grande partie dans des conditions inhumaines. Pendant plus de sept ans, il est maintenu dans un isolement total, dans des cellules minuscules, sans lecture, sans écriture, sans contact humain, soumis à la torture physique et psychologique. Pour survivre à la folie, il observe la vie minuscule autour de lui, parlant aux fourmis et apprivoisant des souris pour avoir une présence vivante. Ce n’est qu’après une grave crise nerveuse qu’il est transféré à l’hôpital militaire, où une psychiatre lui autorise enfin la lecture d’ouvrages scientifiques. Il se plonge alors avec voracité dans la chimie et la biochimie, transformant cette étude en une bouée de sauvetage intellectuelle. Cette expérience de la privation absolue forge sa conviction inébranlable : la liberté ne dépend pas des biens matériels.
Libéré en 1985 avec le retour de la démocratie, Mujica prône la réconciliation nationale. Il fonde le Movimiento de Participación Popular (MPP) [Mouvement de participation populaire], courant majeur du Frente Amplio [Front large], une vaste coalition de gauche. Élu député, puis sénateur, ministre de l’Agriculture, il gravit les échelons grâce à son franc-parler, son honnêteté et son ancrage populaire. En 2009, à 74 ans, il est élu président de la République, devenant le premier ancien guérillero à accéder démocratiquement à la tête d’un État sud-américain.
Dès son investiture, Mujica bouscule les codes établis. Il refuse de s’installer dans la résidence présidentielle, préférant rester dans sa ferme de 50m2 de Rincón del Cerro, où il vit avec sa compagne, Lucía Topolansky, elle-même ancienne combattante des Tupamaros. Il conserve sa vieille Volkswagen Coccinelle et reverse 90 % de son salaire à des œuvres sociales. Cette simplicité n’est ni du folklore ni de l’humilité feinte ; c’est l’application de sa philosophie du « liviano equipaje » (léger équipage). « Je ne suis pas pauvre, je suis riche, répète-t-il inlassablement, car je n’ai besoin de presque rien. Le pauvre, c’est celui qui a toujours besoin de plus. » Pour Mujica, l’accumulation de biens est une chaîne qui asservit. En réduisant ses besoins, il libère du temps pour l’essentiel : aimer, penser, agir pour les autres.
« On n’achète pas avec de l’argent, dit-il, on achète avec du temps de vie. »
Son mandat (2010-2015) est marqué par des réformes sociétales qui font de l’Uruguay un pays pionnier : légalisation du cannabis (pour soustraire le marché au narcotrafic), du mariage homosexuel et dépénalisation de l’avortement. La pauvreté recule significativement, passant de 40 % à 12 % de la population grâce à des politiques de redistribution.
Mais au-delà de ces réformes emblématiques, l’héritage de Mujica est avant tout intellectuel et moral. Il porte un regard lucide et critique sur le capitalisme mondialisé, qu’il juge responsable de l’aliénation moderne et de la souffrance psychique. Il dénonce une société de consommation qui transforme les citoyens en machines à produire et à acheter, leur volant le temps de vivre. « Il ne s’agit pas de faire de la philosophie de boîte de nuit, mais de s’engager », affirme-t-il. Pour lui, le socialisme ne se décrète pas dans la misère ; il doit naître d’une société capable de garantir la dignité de base — manger à sa faim, être éduqué — pour que chacun puisse aspirer à plus de solidarité. Il appelle les peuples d’Amérique latine à s’unir, à inventer leurs propres modèles sans copier servilement ni le Nord riche ni les dogmes dépassés.
Après son mandat, Mujica se retire progressivement de la vie politique pour se consacrer à sa ferme, mais il reste une voix écoutée, libre de tout protocole, n’hésitant pas à critiquer les dérives autoritaires de certains alliés historiques tout en fustigeant l’inhumanité du néolibéralisme.
José Mujica s’éteint le 13 mai 2025, à l’aube de ses 90 ans. Il laisse derrière lui l’image d’un homme qui a tout expérimenté de la condition humaine : la violence révolutionnaire, l’horreur carcérale, l’exercice du pouvoir suprême. Pourtant, il est resté jusqu’au bout cet « agriculteur de conviction », fidèle à l’idée que les Républiques existent pour prouver que « personne n’est plus que quiconque ». Sa vie demeure une invitation pressante : alléger notre fardeau matériel pour alourdir notre humanité.