Institututeur en Kabylie devenu sociologue majeur en France, Abdelmalek Sayad a passé sa vie à décortiquer la réalité brutale de l’immigration, loin des chiffres froids de l’administration. Compagnon de route de Pierre Bourdieu, il a théorisé le concept fondamental de « double absence » : cet état d’être ni tout à fait parti du pays d’origine, ni jamais vraiment accueilli dans le pays d’accueil. En donnant la parole aux ouvriers des foyers et en liant indissociablement migration et héritage colonial, Sayad a transformé la sociologie en une arme pour la reconnaissance et la dignité. Retour sur le parcours de celui qui nous apprend que l’immigré n’est pas un problème à résoudre, mais un sujet à entendre.
Abdelmalek Sayad naît le 24 novembre 1933 à Aghbala, un village de Kabylie, dans l’Algérie alors colonisée par la France.
Il grandit dans une société rurale marquée par la domination coloniale, les inégalités économiques et les bouleversements sociaux.
Comme beaucoup d’enfants de son milieu, il découvre très tôt les effets de la migration : des hommes partent travailler en France tandis que les familles restent au village.
Cette réalité marquera profondément sa future réflexion sociologique.
Après ses études secondaires, Sayad devient instituteur. Il poursuit ensuite des études de philosophie et de sociologie à l’université d’Alger.
C’est à cette période qu’il rencontre le sociologue Pierre Bourdieu, alors jeune chercheur travaillant sur les transformations de la société algérienne pendant la guerre d’indépendance. Cette rencontre est déterminante : Sayad participe aux premières enquêtes sociologiques menées dans les villages kabyles sur les effets de la colonisation,
de l’exode rural et des migrations.
La guerre d’indépendance bouleverse profondément la société algérienne. Comme beaucoup d’intellectuels de sa génération, Sayad doit quitter son pays. En 1963, après l’indépendance, il s’installe en France. Cet exil personnel nourrit sa réflexion :
il comprend que l’immigration n’est pas seulement un phénomène économique mais une expérience humaine, sociale et politique complexe.
En France, Abdelmalek Sayad rejoint le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), où il mène l’essentiel de sa carrière. Ses travaux portent sur les trajectoires des immigré.es algérien.nes en France : conditions de travail, vie dans les foyers, relations avec la société française et lien maintenu avec le pays d’origine. Il mène de nombreuses enquêtes de terrain auprès des travailleurs immigrés, donnant une place centrale à leurs récits et à leurs expériences.
Sayad développe une idée centrale : l’immigration est un “fait social total”. Selon lui, on ne peut pas comprendre l’immigration uniquement dans le pays d’accueil. Elle doit être étudiée à la fois dans le pays d’origine et dans le pays d’arrivée. Il montre que l’immigration est toujours liée à des rapports de pouvoir : colonisation, inégalités économiques, politiques migratoires et regard social porté sur les étrangers.
« L’immigré est absent de sa famille, de son pays, il est aussi absent, du fait de l’exclusion dont il est victime, du pays d’arrivée,
qui le traite comme simple force de travail.»
La double absence, 1999
L’un des concepts les plus célèbres de Sayad est celui de “double absence”. Les migrant.es se trouvent souvent dans une position paradoxale : absent.es du pays qu’iels ont quitté, mais jamais complètement reconnu.es dans le pays où iels vivent.
Cette situation produit une forme d’exil permanent, qui affecte les individus mais aussi leurs familles et leurs descendants.
Contrairement à de nombreuses approches administratives ou statistiques de l’immigration, Sayad insiste sur l’importance d’écouter les migrants eux-mêmes. Ses recherches donnent la parole aux ouvriers, aux travailleurs des foyers et aux familles immigrées. Il montre que l’immigration est aussi une histoire de dignité, de travail et de luttes pour la reconnaissance dans la société française.
Abdelmalek Sayad meurt le 13 mars 1998 en France.
Ses travaux sont aujourd’hui considérés comme fondamentaux pour comprendre l’histoire de l’immigration en France et les liens entre migration, colonisation et inégalités sociales. Son livre “La double absence”, publié après sa mort, reste une référence majeure en sociologie. En donnant une place centrale à la parole et à l’expérience des immigré.es, Sayad a profondément renouvelé la manière de penser l’exil et la migration.