Fille d’une Congolaise et d’un colon français, Jane Vialle a traversé le XXe siècle en brisant tous les plafonds de verre. Résistante active déportée pour ses activités contre l’occupant nazi, elle devient après-guerre l’une des deux premières femmes noires à siéger au Sénat français. Loin du folklore, son mandat fut un combat acharné pour l’égalité réelle : droit à la recherche de paternité pour les enfants métis, accès à l’éducation pour les filles d’outre-mer, dénonciation de l’esclavage persistant. Entre mémoire de la colonisation et héroïsme républicain, Jane Vialle incarne cette France plurielle qui a dû se battre pour exister au cœur même de ses institutions. Portrait d’une pionnière qui rappelait à la France ses propres contradictions pour mieux la pousser vers ses idéaux.

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Jane Vialle naît le 27 août 1906 à Ouesso, en Afrique équatoriale française. Elle est la fille de Thérèse Tchiloumbou, congolaise, et de Michel Vialle, employé de la Compagnie française du Haut-Congo, entreprise impliquée dans l’exploitation de l’ivoire et du caoutchouc. Le couple se sépare peu après sa naissance. Son père emmène Jane avec lui à Bangassou, puis la reconnaît officiellement en 1912 à Paris.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Michel Vialle rentre définitivement en France avec sa fille. Jane grandit à Paris, poursuit des études secondaires et obtient son baccalauréat en 1925. Elle débute comme secrétaire avant de se tourner vers le journalisme, un choix rare pour une jeune femme issue des colonies à cette époque. Installée à Marseille en 1940, elle travaille pour le journal Confidences tout en écrivant contes et nouvelles pour des journaux africains comme La Dépêche d’Alger ou Tam Tam. Sa plume circule entre métropole et Afrique. Elle observe les tensions d’un empire traversé d’inégalités.

Pendant l’Occupation, Jane Vialle s’engage dans la Résistance. Elle devient secrétaire de Jean Gemähling, chef du réseau de renseignements du mouvement Combat. Agente de liaison et de renseignement, elle collecte et code des informations stratégiques sur les mouvements des troupes nazies.

Arrêtée en 1943, elle est internée au camp de Brens puis emprisonnée aux Baumettes à Marseille. Jugée pour « activités nuisibles à la Défense nationale », elle est défendue par l’avocate résistante Germaine Poinso-Chapuis. Son travail de codage était si précis qu’aucune preuve formelle ne peut être retenue contre elle. Elle est libérée et reprend immédiatement ses activités clandestines.
Elle recevra la Médaille de la Résistance.

Après la guerre, Jane Vialle devient journaliste à l’Agence France-Presse et membre du comité de rédaction du journal Combat. En 1945, elle cofonde l’Association pour les femmes de l’Union française et s’engage pleinement en politique. En 1947, elle est élue Conseillère de la République pour l’Oubangui-Chari. En 1948, elle devient sénatrice : l’une des deux premières femmes noires à siéger au Sénat français.
Durant ses mandats, elle défend l’«égalité des droits et privilèges sans distinction de race». Elle se bat pour l’accès à l’éducation des femmes et pour l’égalité entre étudiant.es d’outre-mer et étudiant.es de métropole. Elle siège aux commissions de l’Éducation nationale et de la Sécurité sociale.

Avec Eugénie Éboué-Tell, elle porte une proposition de loi visant à permettre la recherche de paternité dans les territoires d’outre-mer, afin de protéger les enfants métis abandonnés. En 1951, après quatre ans de combat parlementaire, la loi est adoptée.

Elle déclarera : « Je suis moi-même la fille d’un de ces pères consciencieux et d’une mère noire…»

En 1949, elle est nommée par le Comité de liaison des organisations internationales de femmes pour travailler aux Nations Unies sur les questions d’esclavage et de traite. En 1951, elle soumet un mémorandum sur la situation de l’esclavage dans les territoires africains. Son engagement dépasse les frontières françaises. Battue aux élections sénatoriales de 1952, elle reste active politiquement. Le 7 février 1953, elle est victime d’un accident d’avion à Villenave-d’Ornon. Elle meurt le 9 février 1953, à 46 ans. Elle est citée à l’ordre de la Nation à titre posthume le 21 mai 1953.

Jane Vialle fait partie des femmes françaises noires qui savaient par leur expérience que leur pays était à la fois héroïque et honteux, à la fois symbole de la libération du nazisme et oppresseur colonial. Bien que Française, elle était perçue comme étrangère, mais a tout de même réussi à se frayer un chemin jusqu’au pouvoir, luttant pour obtenir des droits égaux pour les citoyen.nes issu.es des colonies. Aujourd’hui, des politiciennes noires perpétuent ces combats : Christiane Taubira a mené une lutte similaire pour que la traite négrière atlantique soit reconnue comme un crime contre l’humanité en 2001.

« Il est dommage de constater que, devant de si grands exemples, l’un venant d’un Français qui lutta toute sa vie pour la liberté Individuelle, pour l’égalité des sexes et des races ; l’autre, venant du travail commun de toutes les nations qui se sont réunies en France pour élaborer cette magnifique Déclaration des Droits de l’Homme, il est dommage que la France (qui a toujours été le refuge de tous les opprimés, qui a toujours été à l’avant-garde des idées libératrices et égalitaires) puisse encore supporter dans certains de ses territoires, des faits qui révoltent le sens égalitaire de tout homme libre. De Grégoire à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, des milliers d’hommes sont morts pour que nous ayons aujourd’hui, tous le droit de vivre libres et égaux sans souffrir de préjudice du fait de la religion ou de la couleur.
Nous souhaiterions que la France qui a été le porte-drapeau de ces nobles principes, n’ait pas, aujourd’hui, à rougir de certains de ses serviteurs. »

Le Droit de Vivre, Jane Vialle, janvier 1951