En 1950, alors que la France célèbre la départementalisation, Aimé Césaire pose un acte de rupture majeur avec la publication de son Discours sur le colonialisme. Loin de l’analyse froide, ce pamphlet foudroyant retourne l’accusation contre l’Europe : la colonisation n’est pas une mission civilisatrice, mais une entreprise de « décivilisation » qui avilit autant le colonisé que le colonisateur. En liant indissociablement colonialisme, capitalisme et fascisme, Césaire refuse l’oubli et dénonce une machine à broyer les peuples et les consciences. Plus de 70 ans après, ce texte reste une arme incontournable pour comprendre que déshumaniser l’autre, c’est inévitablement se perdre soi-même. Plongée dans la pensée d’un géant qui a osé dire non.
7 juin 1950, un texte fait trembler les certitudes d’une République qui se pense généreuse, civilisatrice, bienfaitrice.
Aimé Césaire, député martiniquais, poète et militant, répond à une commande d’article. On voulait un expert ; il livre un pamphlet. Ce ne sera pas une analyse froide.Ce sera une accusation en règle contre le colonialisme : ses logiques, ses crimes, ses silences.
En 1946, dans une France qui venait tout juste de transformer ses colonies en départements français — Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion — Aimé Césaire fut l’un des rapporteurs de cette loi de départementalisation. À l’époque, il y voyait une avancée sociale majeure, une promesse d’égalité républicaine pour ces anciens territoires coloniaux.
Mais en 1950, avec la publication du Discours sur le colonialisme, Césaire opère un virage radical.
Ce texte, écrit mais non prononcé, fut initialement commandé par la revue de droite Chemins du Monde, qui préparait un dossier sur la colonisation et cherchait des «experts» pour en parler.
Loin d’être un simple exposé, ce réquisitoire foudroyant dénonce le colonialisme européen comme une entreprise qui non seulement écrase les colonisés, mais qui «décivilise» aussi le colonisateur lui-même.
Dans le Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire développe une idée centrale : la colonisation ne détruit pas seulement le colonisé.Elle abrutit, pervertit, déshumanise aussi le colonisateur.
« À force de s’habituer à voir dans l’autre la bête, on se transforme soi-même en bête. »
La colonisation n’est pas un mal commis au loin. Elle contamine. Elle retourne contre l’Europe ses propres armes. Elle introduit dans son corps moral le poison du mépris, de la brutalité, de la hiérarchie raciale.
Elle tue, affame, exploite. Mais elle fait plus que cela : elle transforme les peuples en objets.
« Entre colonisateur et colonisé il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, l’impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie des élites décérébrées, des masses avilies.
Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l’homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote et l’homme indigène en instrument de production. »
Ce n’est pas une rencontre. Ce n’est pas un échange. C’est une déshumanisation.
Césaire pointe ce que la société française refuse encore de voir : la colonisation n’est pas un écart regrettable. Elle est le cœur du capitalisme moderne. Il y a un lien entre colonialisme et fascisme, entre esclavage et capitalisme.
« « Ce que l’on ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, mais le crime contre l’homme blanc. »
La machine coloniale est celle du profit, de l’accumulation, de la mise en coupe réglée des terres et des peuples. Ce n’est pas l’exception. C’est le modèle.
Césaire refuse qu’on lui parle de gratitude. Il refuse l’injonction au silence, à la reconnaissance.
« Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leurs vies, à la vie, à la danse, à la sagesse. […] Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. »
Il écrit contre l’oubli. Il n’écrit pas pour venger, mais pour arracher à l’histoire ce qu’on voudrait enterrer.
Contre l’Europe oublieuse, il écrit au nom des humiliés, des effacés.
En 2005, la loi du 23 février (article 4) tente d’imposer une mémoire officielle soulignant le « rôle positif » de la colonisation.
En signe de protestation, Aimé Césaire, alors âgé, refuse de recevoir Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur.
La loi est corrigée. Mais les débats restent. Et le « Discours sur le colonialisme » redevient une arme.
« Déshumaniser l’autre, c’est se déshumaniser soi-même. »
Ce texte n’a pas vieilli. Il éclaire encore nos silences, nos débats, nos combats.
« Cela réglé, j’admets que mettre les civilisations différentes en contact les unes avec les autres est bien, que marier des mondes différents est excellent ; qu’une civilisation, quel que soit son génie intime, à se replier sur elle-même, s’étiole ; que l’échange est ici l’oxygène, et que la grande chance de l’Europe est d’avoir été un carrefour, et que d’avoir été le lieu géométrique de toutes les idées, le réceptacle de toutes les philosophies, le lieu d’accueil de tous les sentiments en a fait le meilleur redistributeur d’énergie. Mais alors, je pose la question suivante : la colonisation a-t-elle vraiment “mis en contact” ? Ou, si l’on préfère, de toutes les manières “d’établir contact”, était-elle la meilleure ?
Je réponds non. »