En 1929, Alfonso « Panama » Al Brown gravit l’histoire en devenant le premier champion du monde latino-américain de boxe, brisant un siècle de préjugés raciaux et culturels. Bien plus qu’un boxeur, cet artiste de la lutte, ouvert et homosexuel, a défendu sa dignité dans un monde hostile, trouvant refuge et inspiration dans les milieux artistiques parisiens avant de connaître une fin tragique. Son itinéraire, longtemps occulté par le racisme et l’homophobie de son époque, est aujourd’hui réhabilité comme un symbole puissant de résistance et d’émancipation.

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Né le 5 juillet 1902 à Colón, au Panama, Alfonso Teofilo Brown, plus connu sous le nom de Panama Al Brown, a tracé une trajectoire qui a redéfini l’histoire du sport. En 1929, il gravit une première marche historique en devenant le premier champion du monde latino-américain de boxe, dans la catégorie des poids plumes (bantamweights), après avoir vaincu Gregorio Vidal. Cette victoire ne fut pas seulement un exploit sportif ; elle brisa un plafond de verre racial et géographique, ouvrant la voie à des générations d’athlètes issus des Amériques latines et des communautés noires.

Son parcours fut une lutte constante et quotidienne contre les préjugés. Noir, latino-américain et homosexuel à une époque où ces identités étaient sévèrement stigmatisées, Brown a dû affronter toute sa vie le racisme, la xénophobie et l’homophobie. Sur le ring, il a développé un style unique, alliant élégance, technique et intelligence tactique, se distinguant par sa capacité à boxer avec la précision d’un artiste plutôt que la brutalité brute de ses adversaires. Son surnom, « Panama Al Brown », est devenu synonyme de classe et de résilience.

En 1935, conscient de la tolérance relative de la capitale française, il s’installe à Paris, un lieu où l’ambiance artistique était plus ouverte, bien que le racisme et l’homophobie y fussent encore bien présents. Il fréquente alors les milieux artistiques et entretient une relation amoureuse avec le chanteur et artiste français Paul Poisson, avec qui il partage sa vie pendant plusieurs années. Il noue des liens d’amitié et d’estime avec des figures majeures comme Jean Cocteau, qui le décrit avec justesse comme « un poème à l’encre noire ». Cette métaphore résume à elle seule la complexité, la beauté et la tragédie de son existence. Sur scène, il ne cachait pas sa nature, participant à des cabarets et affirmant sa flamboyance dans un contexte où l’homosexualité était encore criminalisée.

Pourtant, malgré son immense talent et ses succès, Panama Al Brown n’a jamais reçu toute la reconnaissance qu’il méritait de son vivant. Contrairement à ses pairs blancs, ses titres lui ont été retirés ou contestés pour des raisons raciales. En 1934, il fut privé des titres NYSAC et NBA, non pas sur le ring, mais par des décisions administratives biaisées. Il ne conserva le titre de l’IBU qu’en 1935 avant de le perdre face à Baltasar Sangchili, puis de le regagner en 1938 lors d’un rematch. Beaucoup d’historiens considèrent que le racisme systémique de son époque a contribué à le maintenir à l’écart de la mémoire officielle du sport, effaçant progressivement l’ampleur de ses réalisations.

Sa vie a connu une fin tragique. Affaibli par la maladie, la pauvreté et les séquelles de ses combats, il meurt de la tuberculose le 11 avril 1951 à New York, dans une misère profonde, loin de la gloire qu’il avait conquise. Il n’avait pas été inhumé dans un cimetière prestigieux et son corps fut déposé dans une fosse commune, un destin qui contraste violemment avec son statut de légende.

Aujourd’hui, son histoire est redécouverte et réhabilitée grâce à plusieurs œuvres qui lui rendent hommage : des films, une bande dessinée retraçant son parcours à travers le regard de sa petite sœur, et son image mise en avant par le collectif Tactikollectif dans le cadre du festival Origines Contrôlées en 2006, dont son portrait a fait l’une des affiches les plus iconiques. En 2002, il a été nommé l’un des 80 meilleurs combattants des 80 dernières années par The Ring magazine, et il figure actuellement au 5ème rang des meilleurs poids plumes de tous les temps selon BoxRec. Il a également été intronisé au Temple de la renommée de la boxe internationale (International Boxing Hall of Fame).

Panama Al Brown est aujourd’hui considéré comme une véritable icône : un champion de boxe, un artiste, un résistant face au racisme et à l’homophobie. Son parcours continue d’inspirer celles et ceux qui se battent pour la liberté et la dignité, rappelant que la mémoire du présent doit s’enrichir de toutes les luttes passées, y compris celles qui ont été effacées par l’histoire officielle.