Tout le monde connaît Mai 68. Mais qui se souvient de Mai 67 ? Pourtant, en Guadeloupe, le bilan est dix fois plus lourd qu’en métropole : des dizaines de morts, une répression militaire et un silence d’État organisé pendant près de 50 ans. En mai 1967, alors que la France célèbre le progrès social, l’île caribéenne vit un bain de sang. Suite à une grève pour une hausse de salaire de 2,5 %, le patronat blanc (les Békés) et la préfecture répondent par des balles réelles. De l’agression raciste au chien dressé à la reconnaissance tardive de « massacre » en 2016, plongée dans cette page sombre de l’histoire nationale.

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Le contexte : Une « départementalisation » de façade

On est en Guadeloupe, en 1967. Sur le papier, l’île n’est plus une colonie depuis 21 ans, ayant obtenu le statut de département en 1946. Mais dans les faits, la situation sur place est alarmante : les fractures sociales de l’esclavage restent totalement figées. La structure économique est toujours dominée par la minorité blanche descendante des colons, les Békés, qui contrôlent l’import-export et la grande distribution, tandis que la majorité noire occupe les postes les plus précaires.

Pour ne rien arranger, la Guadeloupe sort tout juste du terrible cyclone Inès (1966), qui a dévasté les plantations et porté un coup fatal à l’emploi agricole. Le résultat ? Une économie locale à genoux, un chômage explosif et des milliers d’ouvriers au bord de la famine. Face à cette détresse, le patronat verrouille le marché, imposant des salaires de misère et des conditions de travail indignes. Le coût de la vie, lui, s’envole, aligné sur les prix de la métropole mais sans les salaires correspondants.

L’étincelle : « Dis bonjour au nègre »

Si le baril de poudre était plein, l’étincelle survient deux mois avant les grandes manifestations, dans un climat déjà électrique. Un commerçant béké, propriétaire d’un grand magasin de Pointe-à-Pitre, lâche son chien sur un vieux cordonnier noir qui passait devant sa boutique. L’homme lance, mot pour mot : « Dis bonjour au nègre. »

L’humiliation est de trop. La population locale explose de colère face à ce racisme décomplexé et impuni. Car le commerçant, lui, ne sera pas sanctionné : il est discrètement escorté vers la métropole pour être mis à l’abri. Cet incident cristallise toutes les rancœurs accumulées depuis des décennies : ici, la vie d’un Noir ne vaut rien face au pouvoir blanc.

La grève et la provocation

Le 17 mai 1967, suite à des questions écrites au ministre des Affaires Sociales sur la situation dramatique de l’île, les ouvriers décident de faire grève. Les revendications sont simples, presque dérisoires au regard du contexte : une hausse de salaire de 2,5 %.

Le 26 mai, une nouvelle réunion entre syndicats et patronat se tient à Pointe-à-Pitre. Après des jours de grève, le patronat refuse catégoriquement toute concession. Pire, une rumeur tenace (jamais démentie) circule immédiatement : un représentant du patronat, un certain M. Baizard, aurait lancé avec mépris : « Quand les nègres auront faim, ils reprendront le travail. »

À la sortie des patrons, la foule explose. Des pierres, des bouteilles de limonade, et surtout des conques de lambi sont lancées. Ce coquillage n’est pas un projectile anodin : c’est celui dont on se servait pendant l’esclavage pour appeler les esclaves aux champs. Le symbole est fort : c’est l’outil de l’asservissement qui se retourne contre les maîtres.

La répression : Des balles réelles ordonnées

La réponse de l’État est immédiate et disproportionnée. Vers 15h30, le commissaire Jean Canalesdonne l’ordre d’ouvrir le feu à balles réelles sur les manifestants. Ce qui suit n’est pas une « bavure » isolée, mais une répression organisée, méthodique, portée par des hommes comme le préfet Pierre Bolotte. Ce dernier avait auparavant rodé ses méthodes de maintien de l’ordre durant la guerre d’Algérie ; il applique ici les mêmes tactiques de guerre contre sa propre population.

La première victime officielle s’appelle Jacques Nestor. Militant charismatique, figure du mouvement indépendantiste (proche du GONG, Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe), il était déjà surveillé de près par les autorités. Sa mort, fauché par les balles alors qu’il tentait de calmer la foule, est perçue par beaucoup comme une exécution ciblée. Mais les tirs ne s’arrêtent pas là. Les forces de l’ordre continuent de tirer dans la foule, touchant des manifestants, des passants, et même des personnes à leur domicile. Les témoignages d’habitants évoquent des corps jetés à la mer pour dissimuler le bilan réel.

Le lendemain : Des lycéens dans la ligne de mire

Le 27 mai, la colère ne retombe pas. Des lycéens organisent une marche silencieuse jusqu’à la place de la Victoire pour rendre hommage aux victimes. Pendant un discours, des manifestants scandent « CRS SS », comparant les forces de l’ordre aux nazis. Un agent de l’escadron, se sentant visé (alors que les cris ne lui étaient même pas adressés directement), ordonne à ses hommes de pointer leurs armes et de tirer. Les tirs mortels reprennent en fin de matinée, fauchant de jeunes étudiants.

Vers 17h, pendant que la violence continue dans les rues, les militants organisent dans la précipitation l’enterrement de Jacques Nestor. Cet enterrement marque la fin symbolique des événements, mais le deuil, lui, ne fait que commencer.

Le bilan : 8 morts officiels, 87 victimes réelles

Dans les heures qui suivent, le gouvernement français impose un black-out médiatique total. En métropole, personne ne sait ce qui se passe en Guadeloupe. Le bilan officiel, communiqué froidement par Paris, annonce 8 morts. Un chiffre déjà lourd, mais volontairement minimisé.

Il faudra attendre près de 20 ans, et les aveux tardifs de Georges Lemoine, alors ministre des Outre-mer, pour qu’un autre chiffre, terrifiant, soit reconnu : 87 victimes. Certaines sources locales évoquent même un bilan plus lourd, avec des corps jamais retrouvés.

Le contraste avec Mai 68 en métropole est saisissant :

  • Mai 68 (France) : 7 morts, 2000 blessés. Des milliers d’articles, des films, des livres, des commémorations annuelles, une place dans la mythologie républicaine.
  • Mai 67 (Guadeloupe) : 87 morts (officiellement reconnus a posteriori), des centaines de blessés. Silence radio, censure, oubli imposé.

La reconnaissance tardive : 49 ans de silence

Pendant des décennies, la version officielle a tenu. Ce n’est qu’en 2016, 49 ans après les faits, qu’une commission d’historiens mandatée par l’État parle enfin de « massacre ». Ce mot, tant attendu, rouvre les discussions et libère la parole des témoins et des familles qui ont transmis la mémoire de bouche à oreille, dans le secret des foyers.

Ce retard n’est pas un hasard. Il révèle une volonté politique d’effacer de la mémoire collective cet épisode où la République a déployé un arsenal militaire contre des ouvriers réclamant le droit de vivre dignement. Mai 67 en Guadeloupe, c’est l’histoire d’une France qui a tiré sur les siens pour préserver les privilèges d’une caste coloniale, puis qui a tout fait pour que l’histoire ne retienne que Mai 68.

Certaines mémoires doivent se défendre deux fois : une fois contre les balles, et une seconde fois contre l’oubli.

Aujourd’hui, se souvenir de Mai 67, c’est refuser que la vérité reste au fond de l’océan.