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Origines Controlées

Chansons de l’immigration algérienne

Pour nous, au Tactikollectif, aborder le patrimoine culturel que sont les chansons de l’immigration, ce n’est pas une affaire nostalgique. En tant qu’héritiers de l’immigration, nous pensons que ce travail doit contribuer à modifier le regard porté sur l’immigration et son histoire, une histoire riche de luttes et de traditions d’engagements. Entremêler ces deux thèmes, celui des luttes et celui de l’héritage culturel, c’est modifier en profondeur les représentations dominantes qui pèsent sur la première génération de l’immigration. Il s’agit d’en finir avec « le silence des pères » et avec un stéréotype solide, celui des « Chibanis » (les anciens), soumis et murés dans le silence qui n’auraient rien transmis aux générations suivantes.

A travers cette démarche, nous contestons cette absence de transmission, et dénonçons la surdité de la société. Ces chansons sont de véritables « témoins » de la vie quotidienne, des préoccupations sociales et de la nostalgie de ces hommes et femmes qui pensaient alors que l’exil ne durerait pas.

L’immigration n’est pas un désert culturel et politique contrairement à la caricature de certains discours sur la nature ethnique des questions d’identité. L’identité n’est pas figée, elle est en mouvement depuis la nuit des temps, dire qu’il suffit de se ranger derrière un drapeau pour répondre à cette question, est un sacré mensonge. Ces chansons sont une partie de l’histoire de l’immigration de ce pays, elles sont le reflet d’une parole qui a déjà été prise depuis bien longtemps. Parce qu’elles viennent de là, ce sont des chansons de France.

Ce projet s’inspire de notre propre expérience, et constitue pour nous une manière de rappeler combien la musique était présente au quotidien pour nos parents, qui n’étaient pas des bêtes de somme, mais des êtres de chair. Pas toujours instruits, mais toujours cultivés.

Le rôle de Tactikollectif est aussi d’être un passeur du patrimoine culturel de l’immigration, impressionnant par son ampleur et sa diversité.

Texte de Rosa Moussaoui

« Avec la publication des « Chants berbères de Kabylie » qu’il tenait de sa mère, le poète Jean Amrouche confia, dans sa préface, avoir eu l’impression de se dessaisir d’un « trésor privé », d’un « bien de famille ». Mais, ajoutait-il, « il n’est pas de meilleure manière de préserver de la destruction une richesse ». Ce sont ces mots qui viennent d’abord à l’esprit à l’écoute de ces chansons de l’immigration algérienne. Parce qu’elles aussi appartiennent à un héritage tout à la fois intime, familial et collectif.

Ces refrains-là, composés le soir après l’usine par des artistes travailleurs immigrés, ont pris leur envol dans les cafés algériens du Paris populaire, dans les années 40, 50, 60 et 70. A l’aube du châabi, l’influence de musiciens juifs du Maghreb y épousa, dès les années 40, la voix frêle, les textes ciselés ou les chants d’amour de Cheikh el Hasnaoui. Le maître, qui quitta, à la fin des années 30, une Algérie qu’il ne devait plus jamais revoir, était révolté par la condition misérable des siens, contraints, par milliers, à l’émigration. Sages ou frondeuses, les paroles du poète kabyle Slimane Azem, nourri des Fables de la Fontaine et des « isefra »* de l’aède kabyle Si Mohand u M’hand, subjuguaient le public ouvrier. Appris par coeur, murmurés, fredonnés, ces refrains sont restés. Ils ont bercé bien des enfants de France. Magnéto grésillant, parfum d’exil et faconde poétique… Ils ont une saveur familière en même temps qu’une inestimable valeur affective. Frisson, quand ces chansons restituent le froid au coeur du déracinement, la nostalgie de la terre natale, chérie comme une bien-aimée. Colère, quand elles mettent en mots la sombre condition des ouvriers immigrés. Espoir, quand cette parole subtile, libre et subversive fait revivre la dignité des combats qui jalonnèrent près d’un siècle d’immigration algérienne en France.

Dans le sillage de Motivés, qui a donné une savoureuse seconde vie aux chants de lutte et de résistance, Mouss, Hakim et les musiciens qui les accompagnent, en extirpant ces chansons des marges, se font les passeurs d’un précieux patrimoine artistique et politique. Serge Lopez, Jean Luc Amestoy, Lionel Suarez, Manu Vigourous, Julien Costa, Julien Talavera et Rachid Benallaoua insufflent à ce répertoire une enthousiasmante énergie, le réinventent tout en lui demeurant fidèle. C’est qu’ils n’en sont pas à leur coup d’essai. Certains étaient déjà de l’aventure 100% Collègues : le collectif toulousain s’était frotté avec plaisir à la chanson kabyle, en revisitant Aït Menguellet.

Kabyle, arabe, français : par la magie de la musique, Hakim et Mouss font aujourd’hui émerger des entrelacs des trois langues un idiome intelligible à tous. Ils retissent, ainsi, les fils de la transmission et font acte de partage. L’idée a surgit et pris forme au confluent du désir artistique et de la militance, au fil des éditions du festival « Origines Contrôlées », organisé chaque automne à Toulouse par le Takticollectif. Elle s’est nourrie d’une une conviction. La mémoire de l’immigration que recèlent ces chansons, fruits de la rencontre entre une littérature orale séculaire et les multiples influences rencontrées dans l’exil, participent pleinement de l’identité de la France. Une identité que rien ne saurait figer.

En ce sens, c’est bien de la France d’aujourd’hui que ces chansons nous parlent. Du creuset qu’elle demeure en dépit de tous les replis.

Créer, c’est partir d’une origine pour embrasser l’universel. De Zebda au tandem de leur dernier album, au gré des pérégrinations, des rencontres et des expériences collectives, tout le parcours de Mouss et Hakim en témoigne. « Origines contrôlées » s’inscrit dans ce cheminement. Avec toujours, la même chaleur. Et l’humanisme chevillé au corps. »

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