« Changer en echangeant sans craindre de se perdre. » Edouard Glissant

Tactikollectif travail  autour du patrimoine immatériel de l’immigration, plus particulièrement tourné vers les chansons de l’immigration, ici il a posé les jalons, d’une dynamique de projet autour de la production musicale féminine des premières générations de l’immigration.

Quelques repères historiques

Les spécificités temporelles de l’immigration maghrébine en France offrent une vision très masculine de sa population jusqu’à ce que la présence des familles s’accélère dans les années 1970. Les femmes sont pourtant présentes dès les années 1950 : leur présence dans les bidonvilles, où sont cantonnés des immigrés en majorité algériens et portugais, en témoigne.

Interroger la place des femmes à la fois dans l’imaginaire des chansons de l’exil ou comme actrices de cette production musicale, jusqu’ici le plus souvent dominée par les hommes, permet d’appréhender leur situation lorsque, à leur tour, elles connaissent l’exil.

Elles s’imposent dans la chanson de l’exil comme sujets mais également comme artistes. D’abord interlocutrices privilégiées du chanteur immigré, les femmes accèdent à la parole avec une nouvelle génération de chanteuses qui expriment les mots et les maux des femmes algériennes de France et d’Algérie. L’arrivée des chanteuses dès les années 1950 a bouleversé en partie la place traditionnelle des femmes dans le paysage musical. Les interprètes féminines ont d’abord endossé le rôle préconçu pour elles par la chanson masculine, mais elles ont peu à peu développé leur propre message artistique et apporté voix et sensibilité aux douleurs de l’exil au féminin des deux côtés de la Méditerranée. Mais si elles rencontrent, comme leurs alter ego masculins, un très grand succès auprès de l’immigration et au Maghreb, ces artistes connaissent aussi le déclin du catalogue maghrébin des grandes maisons de disques au tournant des années 1970. Quoi qu’il en soit, elles marquent à coup sûr le patrimoine musical maghrébin de l’exil. Pourquoi alors sont-elles absentes du mouvement de réappropriation de ce répertoire par les enfants de l’immigration ? L’analyse du devenir de cet héritage musical féminin dans les prochaines années permettra de mesurer la spécificité du mode de transmission culturel propre aux chanteuses de l’immigration.

Le projet

En 2011, la mise en place de ce projet a consisté à identifier, avec la collaboration de l’association Pangée Network, ce patrimoine artistique et mémoriel que représente le répertoire féminin des chanteuses de l’immigration. En effet, si les travaux (associatifs, culturels, universitaires, institutionnels, etc.) se sont multipliés ces dernières années autour de l’héritage culturel de l’immigration en France, la recherche et les projets prenant pour sujet central la question des femmes de l’exil et de leurs rôles dans la production artistique de cette époque a été peu développé. En 2012, à partir de ce travail préalable et dans l’objectif d’approfondir le projet sous de multiples formes, un livret de présentation, apportant des éléments historiques et artistiques indispensables à une approche approfondie de la thématique, a été réalisé, en vue de promouvoir les développements envisageables du projet.

Un travail d’identification des oeuvres et de recherche biographique

Dès 2011, la collaboration avec Pangée Network et plus particulièrement avec Naïma YAHI, directrice de la structure mais aussi historienne culturelle de l’immigration, a permis de lancer un travail documentaire approfondi quant à l’identification du répertoire, des artistes, du contexte historique, qui définissent ce patrimoine musical des femmes de l’immigration.

Docteure en histoire, spécialiste de l’histoire culturelle des artistes maghrébins en France, Naïma YAHI fut la co-commissaire de l’exposition « Générations, un siècle d’histoire culturelle des Maghrébins en France », présentée entre autres à la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, produite par l’association Génériques ; et a co-dirigé son catalogue, aux éditions Gallimard en 2009.

Véritable référence tant sur un travail proprement historique sur les artistes de l’immigration maghrébine en France, que sur la recherche d’archives (sonores, musicales, iconographiques, etc.) dans ce domaine, elle est partie prenante du projet « Les femmes connaissent la chanson ». Elle y apporte une expertise scientifique indispensable et contribue de manière significative à la validité du projet.

 

Dès 2011, une collaboration s’est donc mise en place afin d’effectuer une première sélection d’environ 100 œuvres musicales (chansons) d’artistes femmes de la première génération de l’immigration, issues d’Algérie, du Maroc ou de Tunisie.

A travers une grille de sélection prenant pour critères la langue utilisée, la nationalité des artistes, le thème, la popularité, ou la période de diffusion des chansons, il s’est agi de constituer à un premier tri, dans une production discographique très prolifique, qui puisse constituer une base pour le travail artistique.

Suite à ce premier travail de sélection, la collaboration avec Pangée Network et Naïma YAHI s’est poursuivie sur la rédaction d’un livret de présentation du projet.

Réalisation d’un livret de présentation

Après avoir travaillé sur l’identification de ce répertoire, avec la sélection de plus de 100 chansons et de dizaines d’artistes, présentant un intérêt certain pour ce projet, l’objectif en 2012 a été de produire un livret de présentation, qui puisse faire état de ce premier travail à la fois historique et artistique, donner à voir les premiers éléments de cette démarche, et la richesse de cette entrée pour aborder de nombreuses problématiques.

Avec le partenariat fort mis en place avec Pangée Network sur l’élaboration des contenus, il s’est agi de donner à comprendre une histoire artistique, sociale et politique méconnue, par une présentation chrono-thématique.

Partant des années 1920-1930, différents aspects de cette production artistique et des parcours de ces femmes sont abordés dans ce livret :

L’entre-deux guerres : Nadia, Fadhma et les autres

Début des années 50, l’époux est parti en métropole : La femme, « gardienne du temple »

La chanson kabyle, la chanson francarabe, les duos structurants

Les thèmes abordés dans les répertoires, comme le nationalisme, la passion amoureuse, mais aussi les spécificités de l’exil au féminin.

Les héritières

 Un répertoire d’une ampleur insoupçonnée, qui a su parler aux et des femmes immigrées en France, et qui a joué son rôle de « passeur culturel » entre les générations de l’immigration.

Cette démarche consiste donc à développer et diffuser les outils de connaissance et d’histoire nécessaire à la réappropriation artistique de ce répertoire féminin de l’exil.

L’ambition, à travers différents supports en cours d’élaboration en 2013 et au-delà, est de participer à faire de ce patrimoine  de la chanson féminine de l’exil un bien commun et lui donner la place qui lui revient dans notre mémoire collective et notre patrimoine culturel.

Ce livret, tiré à 500 exemplaires, a donc été la première étape d’une présentation du projet, notamment à destination de partenaires institutionnels, culturels, artistiques ou associatifs ; afin de susciter soutiens et volonté d’appropriation, selon le type de partenaire sollicité. Il a été réalisé par la graphiste ZiggaOkte.

L’exposition « Les femmes connaissent la chanson »

Au printemps 2013, à l’occasion de la dernier étape du « POS, Plan d’Occupation du Sol » (la tournée nationale du projet « Origines Contrôlées ») au Centre Barbara Fleury Goutte d’Or à Paris, Tactikollectif a mis en place une soirée consacrée au projet « Les femmes connaissent la chanson », la première du genre.

En amont, une exposition du même nom avait été conçue par Naïma YAHI, directrice de Pangée Network, qui a mis à disposition ressources historiques, artistiques et iconographiques ; coordonnée par Tactikollectif et réalisée par l’Agence Sans Blanc.

Conçue comme une première approche, un support destiné à la découverte de ce patrimoine musical méconnu, à la sensibilisation et à la pédagogie, l’exposition a été inaugurée dans le cadre de cet événement, en lien avec une programmation dédiée.

Légère, l’exposition composée de 11 panneaux « roll-up » mêlant contexte historique, parcours d’artistes, et développements thématiques a été imaginée pour pouvoir être facilement transportable, rapidement installée, et pouvant convenir à des lieux variés (lieux d’exposition, mais aussi centres culturels, écoles, associations, etc.) et s’adresser ainsi à des publics multiples (scolaires, réseaux « avertis » ou non).

Comme nous le verrons plus bas, l’idée est aussi bien sûr de pouvoir utiliser cet élément comme partie de soirées ou manifestations culturelles dédiées à la thématique des « femmes connaissent la chanson », comme ce fut le cas le 27 avril 2013 au Centre Barbara Fleury Goutte d’Or. En effet, outre l’exposition, cette seconde soirée du « POS » a proposé en ouverture une rencontre-débat avec Naïma YAHI (historienne culturelle de l’immigration), Zouina MEDDOUR (chargée de mission « Lutte contre les discriminations » à la ville de Blanc-Mesnil et coordinatrice du projet « Quelques-unes d’entre nous ») et Salah Amokrane (coordinateur général de l’association Tactikollectif). L’idée était ainsi d’aborder la question de la place des femmes dans l’héritage artistique et politique de l’immigration. Suite à cette rencontre, c’est à un « Karaoké de l’immigration », également élaboré par Pangée Network, qu’a été convié le public, nombreux et enthousiaste face à cette initiative originale.

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